Francesco Forlani
La cigarette de Malraux
C’est une manipulation de la mémoire très troublante, on cherche à imposer à la nation des souvenirs fabriqués. « Même le passé est imprévisible en URSS » (blague populaire)
"Tu as arrêté, donc tu peux en prendre une !" Tom Waits à Iggy Pop dans le film "Coffee and cigarettes " de Jim Jarmusch
Quand tout le monde parlait de la chute du mur, ou du communisme, personne, sinon de tres rares exceptions, observaient étonnés un nouveau monde parcouru par des nouvelles créatures : les ex-fumeurs.
L'ex-fumeur est encore plus qu'un humain, une série de comportements, un nœud de models, plus ou moins imposés par Le Nouvel Droit Communitaire , une weltanschauung - plus ou moins imposée par l'usine de la santé et de l'hygiène de la contemporanéité - qui est en train de transformer les lieux en commun et qui sait, si c'est vraiment un bien. En fait - là je cherche avec impatience mon paquet de Lucky Strike qui est quelque part dans la chambre - au de là de réflexions qui sont et doivent rester du domaine du privé - assumer ou non le risque lié à la vie, de mourir, de rouler à 200 km à l'heure, mettre le casque, mettre la capote, mettre…ou plutôt remettre un dernier verre d'alcool au lendemain pour ne pas conduire en état d'ivresse. - la question d'interdire la cigarette reste une question ouverte. Par ailleurs, des nouvelles alarmantes nous parviennent d'outre océan où ils nous disent que non seulement dans certains hôtels, il est strictement interdit de fumer - là j'allume ma cigarette - mais qu'on élargisse cette interdiction aussi dans les immeubles en acceptant comme locataires que des non-fumeurs.
L’ex-fumeur, exactement comme l'ex-communiste, est en réalité le nouveau paladin d'une campagne de privatisation de l'espace public. Espace désormais à mesure d'un individu, seul - l'agent immobilier qui m'accompagnait dans la visite des appartements, en tissant les louanges d'un deux pièces, remarquait avec une certaine satisfaction que dans l'immeuble il n'y avait pas d'enfants- standard, au PH neutre, 0 matière graisse dont l'espace de liberté coïncide avec l'espace occupé par son propre corps. Avant d'approfondir la relation entre ex-communistes et ex-fumeurs, nous remarquons d'emblée que tous les deux ont au moins un point en commun : une haine farouche vers les fumeurs et les communistes, ou bien les compagnons d'autre fois.
Or, après une analyse des comportements métropolitains, j'ai remarqué qu'ils existaient des innombrables segments de rencontre entre "cette nouvelle idéologie des ex-communistes" et " le nouvel ordre des hygiénistes, qui ont cessé toute relation avec les "blondes" - cigarettes.
Il n'y a pas longtemps, précisément en 1995, la Poste française émettait à l'occasion d'un important anniversaire, un timbre consacré de Malraux, photographié par Giselle Freund dans un célèbre portrait,. La photo transmettait la même inquiétude qui surgit des écrits de l'auteur de la condition humaine et l'hommage etait en soi la preuve ultérieure de l'importance qu'on accorde; ici en France et nulle part ailleurs, aux écrivains dans l'imaginaire collectif. Tout suivait alors le cours naturel des choses lorsque l'on monumentalise le passé mais qu'on monumentait jusqu'à ce point, c'est-à-dire, d'arriver à éliminer du portrait en question, la cigarette, ça alors!
L'acte de l'effacement d'un détail - si l'on gratte, il y a une démangeaison - d'une personne, d'une situation, d'une image fixée à la réalité que l'appareil voulait immortaliser c'est historiquement une pratique de la censure politique. Ce que d'une part, on voudrait définir comme "communication" - ministère de la santé, société civile, et - en réalité est pure propagande. Pourquoi éliminer la cigarette du portrait ?. Parce qu'on la juge comme non pertinente en rapport au message qui veut transmettre, et surtout en rapport à d'autres détails qui eux, par contre, semblent incontournables - le regard, les moustaches, la casquette. Imaginerez - vous un De Gaulle sans les moustaches, ou le Che sans sa barbiche. La cigarette est par contre perçue uniquement comme "message" subliminale de publicité des marques des cigarettes d'où l'intolérance des associations des consommateurs, nouvelle Sacra Rota de l'Empire du Dieu Commerce.
Qu'il s'agit d'une nouvelle religion nous en avons quelques exemples. Walt Disney qui remplace des bières bues par Mickey avec un jus d'orange, une nouvelle liste rouge rédigée par une association américaine et qui déconseille tous les films du début de l'histoire.. du cinéma à aujourd'hui, ou les personnages fument ouvertement. Exactement comme les culottes ajoutées par pruderie au jugement universel de Leonardo. Pour donner un exemple je vous propose ce que j'ai trouvé sur le net. Lucky Luke, cow-boy libertaire et protagoniste d'une célèbre bd, se voit la cigarette, éternellement collée aux lèvres, remplacée par un cure-dent. Sur le site officiel, un lecteur pose la question:
Cher Lucky Luke,
À quel moment avez-vous décidé de cesser de fumer, et quelles étaient vos motivations?
Westernement vôtre,
Francis K.
Le héros, par la bouche de son auteur, ainsi (sic) répond:
Ça fait longtemps que j'avais le goût d'arrêter de fumer. Mais ça a pris pas mal de temps avant que je me décide une bonne fois pour toutes. Car si je veux encore être capable de courir après les Dalton, je dois faire attention à mon état de santé.
Lucky Luke
On frôle le ridicule, tres franchement et ce qui se passe n'est moins grave pour autant. Le désir d'enlever la cigarette à Humprey Bogart, ou à Marcello Mastroianni, ou carrément supprimer des séquences concernées par la présence d'une cigarette - à quand la retouche des albums photo de famille - nous fait penser à ce qui se passerait si on appliquait la même censure en littérature.
Prenons par exemple La coscienza di Zeno de Italo Svevo. Un des chapitres les plus importants est consacré à l'initiation aux cigares, par Zeno. Il est gamin, et se décide à voler une cigarette du paquet de son père. Immédiatement toute sa dynamique existentielle se joue autour d'un combat acharné entre désir de fumer et volonté d'arrêter. Laissant de côté les questions profondes relancées par Svevo et qui relient la maladie de son personnage à son besoin de soins, le génie de l'écrivain triestin se déploie dans toute sa puissance lorsque le monde clôs de la chambre de Zeno enferme le monde en dehors. C'est sur ces mêmes murs qu'il écrit et efface toutes ces déclarations d'intention d'arrêter marquant par exemple : «Oggi, 2 Febbraio 1886, passo dagli studii di legge a quelli di chimica. Ultima sigaretta!!».
En réalité Zeno-Svevo-Schmitt fait coïncider la geschichte , c'est-à-dire le destin individuel - ici le désir d'arrêter de fumer - avec l'historiche, l'histoire avec un gros h, des évènements fondamentaux, comme le début d'une guerre, l'attentat au roi, et ainsi de suite. La cigarette devient une sorte de marque-pages de l'histoire, qui est absolument remarquable. Il faut ajouter avant de reporter la citation que le traducteur Paul Henry Michel a consciencieusement traduit le chapitre "il fumo", avec "les dernières cigarettes", au pluriel, bien entendu.
Une fois étant étudiant, comme je changeais de chambre, je fus obligé de faire retapisser à mes frais le mur de celle que je quittais et que J'avais couverts de dates. Il est probable que si j'abandonnais cette chambre, c'est qu'elle était &venue un cimetière de bonnes intentions et que je ne croyais plus possible en ce lieu d'en former des nouvelles.
J'estime qu'une cigarette a une saveur plus intense quand c'est la dernière. Toutes les autres ont aussi leur saveur particulière mais moins intense. La saveur que prend la dernière Iui vient du sentiment qu'on a d'une victoire sur soi même et de l'espoir d'un avenir prochain de force et de santé. Les autres ont leur importance, parce qu'en les allumant on affirme sa liberté
Les dates sur les murs de ma chambre étaient de couleurs variées ; certaines étaient peintes à l'huile.
. Ma décision, affirmée chaque fois avec la confiance la plus ingénue, trouvait une expression adéquate dans la vivacité de la couleur qui devait faire pâlir l'inscription consacrée à la décision précédente. Certaines dates avaient ma préférence à cause de la concordance des chiffres. Je me rappelle une date du siècle passé qui me sembla devoir clore à jamais le cercueil où je prétendais ensevelir mon vice : " Neuvième jour du neuvième mois de 1899."
Date significative, n'est-il pas vrai ? Le siècle nouveau m'apporta, des dates bien autrement musicales : " Premier jour du premier mois de 1901. > Aujourd'hui encore, il me semble que si cette date pouvait se répéter, je saurais commencer une nouvelle vie.
Mais les dates ne manquent pas dans les calendriers et avec un peu d'imagination, il n'en est pas une qui ne puisse s'adapter à une bonne intention. Je me rappelle celle-ci parce que celle-ci me, sembla contenir un impératif suprêmement catégorique : Troisième jour du sixième mois de 1912, 24 heures.
Quelle résonance ! Chaque chiffre semble doubler la mise…
L'année 1913 me procura un instant d'hésitation. Il manquait un treizième mois pour l'accorder avec le millésime. Mais qu'on n'aille pas croire qu'il faut tant d'accords dans une date pour donner tout son relief à une dernière cigarette. Bien des dates que je retrouve sur mes livres ou mes cahiers préférés se font remarquer par leurs dissonances. Par exemple le troisième jour du second mois de 1905, six heures! Cette date a son rythme cependant, pour peu qu'on y réfléchisse : chaque chiffre nie le précédent. Des nombreux événements , que dis-je, tous les évènements sans exception, depuis la mort de Pie IX jusqu'à la naissance de mon fils, me parurent dignes d'être consacrés par mon ferme propos habituel. Tout le monde dans la famille est émerveillé de ma mémoire des anniversaires joyeux ou tristes et j'en tire une réputation de grande bonté !
Pour diminuer son apparence grossière, j'essayai de donner un contenu philosophique à la maladie de la dernière cigarette. On prend une fière attitude et l'on dit : "jamais plus !" Mais que devient cette fière attitude si on tient la promesse ? Pour-la garder, il faut avoir à renouveler le serment. Et d'ailleurs, le temps, pour moi, n'est pas cette chose impensable qui ne s'arrête jamais. Pour moi le temps revient. Rien que pour moi
Ce qui semble avoir réussi dans le cinéma, pourra se répéter en littérature? Franchement, je pense que non. Et pour cause. Avec quoi remplacer la cigarette de Zeno? Avec un chewing-gum, une sucrerie ? Une pratique d'autosatisfaction sexuelle ? Une pipe, à la Maigret?
L'Amérique ! Et si cette histoire de l'anti-tabagisme ce n'est qu'une attaque, le énième, à Cuba, et à son économie. Les Montecristo - enfin encore des romans, un des meilleurs en plus- sont le seul point de résistance de Fidel. Voilà le complot des communistes et des fumeurs ! Et si c'etait lui à avoir infiltre la maison blanche à l'époque du scandale de Lewinsky Clinton. Ah ces communistes!! Ils auraient dû quand même mettre un mode d'emploi dans une boîte à cigares. Je connais d'ailleurs un type qui avait pris un jour des suppositoires par la bouche ! Une amie américaine m'avait expliqué la règle première à observer dans l'attente de bus. On le sait, les bus, à Paris comme à Naples, à Athènes - surtout- ou a New York sont souvent en retard. Bien - plutôt mal, mais …- pour ne pas attendre ultérieurement, il suffit d'allumer une cigarette - et tu verras, -dit-elle- ton 69, apparaîtra comme une Madonna dans la rue du bac. Bacco Tabacco et Venere. Plus de Bacchus, Tabac, envolé en fumée et de Venus que l'instinct paranoïde d'attraper quelques maladies.
Et pourtant, une autre affinité réunit les ex-fumeurs avec les ex-communistes, et c'est le rapport circulaire au temps, ou bien l'incapacité de "vivre" toutes les contradictions que la vie, une vie faite de décisions porte avec soi. Un bon fumeur, c'est quelqu'un qui vit son plaisir partagé entre envie - besoin de fumer, et "bon sens, à ne pas le faire (trop tôt, pas avant le café, il y a des enfants dans la pièce etc.).
De même, le communiste dandy qui est plutôt attiré par le foie gras que par le caviar , peut vivre intensément un plaisir que tout bourgeois partagerait- une belle terrasse, un bon whisky, un cigare, à la bouche, sans pour cela se culpabiliser vis-à-vis du monde des exclus. En d'autres termes les deux, les communistes dandy et les fumeurs ne renoncent pas à l'utopie mais ils la gardent sur soi comme une boussole dans les chemins complexes de l'existence. Les ex-fumeurs et les ex-communistes, par contre, similaires dans leurs visages habités par la hargne, la boussole la perdent volontiers et souvent, car incapables d'assumer leur contradiction.
J'ai peur sincèrement que la société dans laquelle nous vivons devienne de plus en plus petite. On interdit de jouer de la musique dans les bars sous prétexte de nuisances sonores - les villes qui vieillissent de plus en plus, sont désormais habitées par des vieillards enterrés dans leurs solitudes, ou télé- déportation, et il arrive de plus en plus fréquemment d'écouter écœurés des jeunes filles assises dans une terrasse, commander de l'eau chaude pour un bouillon grisâtre et terreux, aux pouvoirs miraculeux,. On voudrait crier : un bon verre de rouge !
Mais là aussi les nouvelles ne sont pas bonnes. Ils veulent afficher sur les bouteilles les mêmes diktats en novlingua, du genre "qui boit risque l'impuissance", ou " l'alcool (ce sujet est surprenant associé à ce verbe- me dit Word) peut entraîner une mort lente et douloureuse".
Les ex-fumeurs tout comme les ex-communistes haïssent ceux qui gardent en soi et autour de soi un sentiment d'appartenance. Les fumeurs, comme les communistes, font de la vie une œuvre présente faite de passé. Comme une célèbre éditrice sicilienne qui a garde le vieux paquet de Lucky- sans les annonces funèbres- pour y placer les cigarettes d'un nouveau paquet aussitôt jeté à la poubelle.
Mais il n'y a rien à faire. Comme pour cette étrange loi physique qui fait que si un fumeur est assis- en pleine aire à coté d'un non-fumeuse, la fumée court toujours en direction de ce dernier, les idées du passé nous poursuivent. Il n'y a rien à faire, à rien ça sert de se tordre le bras, ou la bouche, la fumée avec des tres étranges détours ira toujours chez le non-fumeur. Ainsi les ex-communistes qui désavouent leur jeunesse pour ne pas apparaître trop cons. Jusqu'au moment qu'on leur demande d'allumer une toute dernière cigarette. Une vraie dernière. Et comprendre, seulement alors, que comme écrivait Svevo citant Goldoni: "il est fort mieux de vivre sain pour mourir malade que de mourir sain en ayant vécu comme des malades toute sa vie."
La cigarette de Malraux
Francesco Forlani